dimanche 29 novembre 2015

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi


Aimé Césaire




Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,
car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie
que nous n’avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais
l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer
et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Aimé Césaire : Extrait du Cahier d’un retour au pays natal

dimanche 22 novembre 2015

Toute guerre est une "nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit"...



Tant de haine, tant de bêtise (suite)...

Bêtise de la guerre

Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
Berceuse du chaos où le néant oscille,
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
Toute pleine du bruit furieux des clairons,
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
Où flotte une clarté plus noire que la nuit,
Folle immense, de vent et de foudres armée,
A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
Si tes écroulements reconstruisent le mal,
Si pour le bestial tu chasses l’animal,
Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

Victor Hugo

dimanche 15 novembre 2015

J'ai rêvé d'un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir...

Nous sommes tous sous le choc, immensément tristes pour toutes les victimes et leurs familles, et plus que jamais attentifs à notre devise de "fraternité". 
Mais que penser de tant de haine et de tant de bêtise! 
Aragon nous a légué cette transfiguration du malheur.

J’ai rêvé d’un pays, c’était dans une autre vie.
J’ai rêvé d’un pays où il avait fait grand vent, c’était dans un autre monde.
J’ai rêvé d’un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir et c’était comme un arbre immense entre le soleil et les gens,
et c’était à la fin d’une guerre et les champs étaient obscurs de vautours et l’air empuanti d’hommes et de chevaux morts.
J’ai rêvé d’un pays où les enfants et les femmes aidèrent les bûcherons à abattre le malheur.
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et toutes les nuits de ma jeunesse et toutes les nuits de mon corps mûr.
Je n’ai plus eu jamais autre songe, autre musique, autre tête tournée.
J’entrais dans ce pays où l’œil se ferme et les gens étaient las du travail d’un long jour…….
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et je n’ai plus compté combien de fois, combien de fois
le désordre des choses renversées, tout le pays couvert de branches brisées et tout le peuple devait à la fois faire bûcher du bois mort et se défendre contre les bêtes sorties de leur bauge, la peste, l’incendie, les pillards accourus sur des bateaux étrangers, la famine ... 
 J’ai rêvé d’un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l’avenir. J’ai rêvé d’un pays où toute chose de souffrance avait droit à la cicatrice,
un pays qui riait comme le soleil à travers la pluie et se refaisait, avec des bouts de bois, le bonheur d’une chaise, avec des mots merveilleux, la dignité de vivre, un pays de fond en comble.
Et comme il était riche d’être pauvre
et comme ils trouvaient pauvres les gens d’ailleurs couverts d’argent et d’or. C’était le temps où je parcourais cette apocalypse à l’envers et tout manquait à l’existence.
Ah, qui dira le prix d’un clou.
Mais c’étaient les chantiers de ce qui va venir, et qu’au rabot les copeaux étaient blancs et douce au pied la boue et plus forte que le vent la chanson d’homme à la lèvre gercée
 J’ai rêvé d’un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d’aimer, à l’amère douceur d’aimer…
Louis Aragon, La mise à mort
Arrangements et accompagnement : R. Boutilliers
Récitant : FD
Extrait du spectacle (dir. B. Quemener) "J'ai rêvé d'un pays..." donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre, 44).

dimanche 8 novembre 2015

Au bout de la vue se trouve l'écoute

YU Jian (于坚) est un poète chinois contemporain. Il est né en 1954 à Kunming dans la province du Yunnan. Sa poésie est plutôt "visuelle". Il faut dire que, tout jeune, il a développé une pneumonie dont le traitement a endommagé son audition. On comprend pourquoi il a pu écrire ceci : «Quand j’étais enfant, pendant la Révolution culturelle, les adultes me disaient : “écoute ce que disent les hauts-parleurs”. Mais je ne voulais pas écouter, je voulais voir ce qui se passait réellement. Alors j’ai observé. Au bout de la vue se trouve l’écoute.»
Le poème présenté ici illustre bien cette approche.

我看见一朵玫瑰
就是说
我看见一朵玫瑰
在它的枝上
我看见一朵玫瑰
就是说
那不是一个姑娘
在她的闺房里
这是完全不同的
两种看法
当你看见一朵玫瑰
你看见的就是一朵玫瑰
当你看见一位姑娘
你看见的是
两只圆滚滚的乳房
或者同样令人激动脖子
只有中文系毕业的眼睛
才会对乳房视而不见
才会对少女的脖子视而不见
才会把夏日大街上的姑娘啊
看成一朵有刺玫瑰


Je vois une rose
Cela veut dire
Que je vois une rose
Sur sa tige
Je vois une rose
Cela veut dire
Que ce n'est pas une demoiselle
Dans son boudoir
Ce sont deux choses
Complètement différentes
Quand tu vois une rose
Ce que tu vois c'est une rose
Quand tu vois une demoiselle
Ce que tu vois
Ce sont deux seins tout ronds
Ou alors un cou, tout aussi tentant
Il n'y a que les yeux d'un agrégé de lettres
Pour regarder sans le voir un sein
Pour regarder sans le voir le cou d'une demoiselle
Pour prendre une jeune fille, dans la rue, un jour d'été
Pour une rose et ses épines


Sur la poésie de Yu Jian :
http://www.chine-nouvelle.com/forum/read.html?q=6%2C132198
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2011/03/yu-jian.html

dimanche 1 novembre 2015

Chanson de la vie profonde

Pour clôturer la phase colombienne et pour marquer le retour en France après deux semaines de mission, je vous présente :
 

Porfirio Barba Jacob (1883 - 1942), de son vrai nom Miguel Ángel Osorio Benítez,  est un poète colombien. Il a collaboré à de nombreuses revues et journaux littéraires. Il a passé sa vie à voyager, allant d'un pays à l'autre, parfois volontairement, parfois parce qu'il était expulsé. Il a fini sa vie au Mexique. Chanson de la vie profonde est sans doute son poème le plus connu, mais bien difficile à traduire!

CHANSON DE LA VIE PROFONDE

Il y a des jours où nous sommes si mobiles, si mobiles,
comme des brindilles légères au vent et au hasard.

La gloire nous sourit peut-être sous un autre ciel.
La vie est claire, ondoyante, et ouverte comme une mer.

Et il y a des jours où nous sommes si fertiles, si fertiles,
comme la campagne en avril, qui frémit de passion :
sous l'influence bienveillante de pluies spirituelles,
l'âme fait germer des forêts d'illusion.

Il y a des jours où nous sommes si sordides, si sordides,
comme les entrailles obscures d'une pierre dure et sombre :
la nuit nous surprend, avec ses lumières abondantes, 

comme des monnaies rutilantes pour évaluer le Bien et le Mal.

Et il y a des jours où nous sommes si placides, si placides
-enfance dans le crépuscule! lagunes de saphir!-
qu'un vers, une trille, une montagne, un oiseau qui vole ça et là,
et même nos propres peines nous font sourire.

Il y a des jours où nous sommes si lubriques, si lubriques,
que la femme nous offre en vain sa chair :
après avoir enserré sa taille et caressé un sein,
la rondeur d'un fruit suffit à nous faire trembler d'émotion.

Il y a des jours où nous sommes si lugubres, si lugubres,
comme dans les nuits lugubres les larmes des pins.

L'âme gémit alors sous la douleur du monde,
et Dieu lui-même ne peut nous consoler.


Il y a encore plus : Oh Terre! un jour ... un jour ... un jour...
où nous levons l'ancre pour ne jamais revenir,
un jour où soufflent des vents inéluctables,
un jour où personne ne peut nous retenir!


trad. FD

CANCIÓN DE LA VIDA PROFUNDA

Hay días en que somos tan móviles, tan móviles,
como las leves briznas al viento y al azar...
Tal vez bajo otro cielo la Gloria nos sonría...
La vida es clara, undívaga, y abierta como un mar...


Y hay días en que somos tan fértiles, tan fértiles,
como en Abril el campo, que tiembla de pasión;
bajo el influjo próvido de espirituales lluvias,
el alma está brotando florestas de ilusión.


Y hay días en que somos tan sórdidos, tan sórdidos,
como la entraña obscura de obscuro pedernal;
la noche nos sorprende, con sus profusas lámparas,
en rútilas monedas tasando el Bien y el Mal.


Y hay días en que somos tan plácidos, tan plácidos...
-¡niñez en el crepúsculo! ¡lagunas de zafir!-
que un verso, un trino, un monte, un pájaro que cruza,
¡y hasta las propias penas! nos hacen sonreír...


Y hay días en que somos tan lúbricos, tan lúbricos,
que nos depara en vano su carne la mujer;

tras de ceñir un talle y acariciar un seno,
la redondez de un fruto nos vuelve a estremecer.

Y hay días en que somos tan lúgubres, tan lúgubres,
como en las noches lúgubres el llanto del pinar:
el alma gime entonces bajo el dolor del mundo,
y acaso ni Dios mismo nos pueda consolar.

Mas hay también ¡oh Tierra! un día... un día... un día
en que levamos anclas para jamás volver;
un día en que discurren vientos ineluctables...
¡Un día en que ya nadie nos puede retener!