dimanche 27 septembre 2015

Et nous pourrons nous libérer...


L'Estaca ("Le pieu") est un chant traditionnel catalan composé par Lluis Llach en 1968 durant la dictature de Franco. C'est un appel à l'unité pour rejeter l'oppression et retrouver la liberté. En hommage à la Catalogne, en ce 27 septembre 2015 (on peut relire à cette occasion le billet publié le 9 novembre 2014).

L'ESTACA
L'avi Siset em parlava
De bon mati al portal
Mentre el sol esperàvem
I els carros vèiem passar.
Siset, que no veus l'estaca
On estem tots lligats ?
Si no podem desfer-nos-en
Mai no podem caminar !
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.
Però, Siset, fa molt temps ja :
Les mans se'm van escorxant,
I quan la força se me'n va 
Ella és més ampla i més gran.
Ben cert sé que està podrida
Però és que, Siset, pesa tant
Que a cops la força m'oblida.
Torna'm a dir el teu cant :
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.
L'avi Siset ja no diu res,
Mal vent que l'emporta
Ell qui sap cap a quin indret
I jo sota el portal
I mentre passen els nous vailets
Estiro el coll per cantar
El darrer cant d'en Siset,
El darrer eue em va ensenyar.
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.

 







LE PIEU

Grand-père Siset en parlait ainsi
De bon matin sous le porche
Tandis qu’attendant le soleil
On regardait passer les chariots.
Siset, ne vois tu pas le pieu
Où nous sommes tous ligotés ?
Si nous ne pouvons nous en défaire
Jamais nous ne pourrons avancer !
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà.
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là 
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera 
Et nous pourrons nous libérer
Mais Siset ça fait longtemps déjà  :
Mes mains à vifs sont écorchées,
Et alors que mes forces me quittent
Il est plus large et plus haut.
Bien sûr, je sais qu’il est pourri
Mais aussi Siset, il est si lourd
Que parfois les forces me manquent. Rechante moi ta chanson :
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà. 
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là,
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera 
Et nous pourrons nous libérer. 
Grand-père Siset ne dis plus rien,
Un mauvais vent l’a emporté
Lui seul sait vers quel lieu
Et moi je reste sous le porche.
Et quand passent d’autres valets
Je lève la tête pour chanter
Le dernier chant de Siset,
Le dernier qu’il m’a appris.
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps,
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà.
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là,
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera
Et nous pourrons nous libérer.

mardi 22 septembre 2015

Grèce, t'obstineras-tu ?

Aris Alexandrou (1922 - 1978) est un poète et l'auteur d'un unique roman - "La caisse" - qui n'est pas sans évoquer la situation de la Grèce d'aujourd'hui. Quant au poème présenté ici, il a la même actualité en ce jour d'élections peut-être déterminantes de l'avenir du pays. Grèce, t'obstineras-tu ?
Voir : http://www.sitaudis.fr/Celebrations/aris-alexandrou.php

TU T’OBSTINERAS 

Aussi haut puisses-tu monter, ici tu resteras.
Tu trébucheras et tu tomberas ici dans les décombres
à tracer des lignes
ici tu t’obstineras sans contrainte
sans jamais te réfugier dans une commode détresse
jamais dans le mépris
et même si ont la force aujourd’hui ceux qui bâtissent la dévastation
et même si tu vois des colonnes d’hommes partir en rang vers la menuiserie
accepter fièrement
leur chantournement
et se placer dans de strictes cases
comme des pions.
Toi, tu t’obstineras comme si tu mesurais le temps par la succession des pétrifications
comme si tu étais sûr qu’un jour viendra
où les gendarmes et les vigiles tomberont l’uniforme.
Ici dans les décombres ensemencées de sel
que tu le veuilles ou non, tu avanceras
en calculant l’inclinaison à donner aux niveaux
tu t’obstineras, sciant seul les pierres
que tu le veuilles ou non, il te faut acquérir ton propre espace.


Aris Alexandrou, Voies sans détour,  YpSilon, 2014 (édition bilingue).
Traduit du grec par Pascal Neveu.

dimanche 13 septembre 2015

J'aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur coeur se balancer...

Grand merci à Catherine pour m'avoir fait découvrir cette chanson d'Anne Sylvestre. Serez-vous touchés par elle comme je l'ai été ?
En voici le texte, suivi par deux interprétations de la chanson : l'une par Anne Sylvestre et l'autre par le trio magique Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et Albin de la Simone.
Mais la chanson est aussi chantée par Carré de Dames, groupe de 4 femmes, dont Anne Sylvestre (Voir ici la présentation de ce groupe)

J'aime les gens qui doutent,
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer.
J'aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer.

J'aime les gens qui tremblent
Que parfois ils ne semblent
Capables de juger.
J'aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté.

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons.

J'aime ceux qui paniquent,
Ceux qui sont pas logiques,
Enfin, pas comme il faut,
Ceux qui, avec leurs chaînes,
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot,
Ceux qui n'auront pas honte
De n'être au bout du compte
Que des ratés du cœur
Pour n'avoir pas su dire
"Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur"

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui n'osent
S'approprier les choses
Encore moins les gens,
Ceux qui veulent bien n'être
Qu'une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants.
Ceux qui sans oriflamme,
Les daltoniens de l'âme,
Ignorent les couleurs,
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l'Histoire
Leur rende les honneurs.

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons.

J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps,
Et qu'on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps,
Qu'on leur dise que l'âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu'on les remercie
Qu'on leur dise, qu’on leur crie
"Merci d'avoir vécu,
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu'elles ont pu".

 
J. Cherhal, V. Delerm, A. de la Simone


dimanche 6 septembre 2015

Mes larmes sont bleues tant j'ai regardé le ciel et pleuré



De nouveau un poète syrien, en hommage à un peuple martyr : Mohammad Al-Maghout (1934-2006), poète à l'esprit libre et indépendant et qui l'a payé par la prison et l'exil. Il était le mari de
Hala Mohammad (voir le billet du dimanche 2 août).

Mes larmes sont bleues
tant j'ai regardé le ciel et pleuré
Mes larmes sont jaunes
tant j'ai rêvé des épis d'or
et pleuré

Que les chefs partent à la guerre
les amants aux forêts
les savants aux laboratoires

Quant à moi
je vais chercher un chapelet et une chaise ancienne
pour redevenir tel que j'étais
vieux chambellan à la porte de la tristesse
puisque tous les livres, les constitutions et les religions
assurent que je ne mourrai
qu'affamé ou prisonnier

Le blocus, in Anthologie de poésie arabe contemporaine. Poèmes choisis par Farouk Mardam-Bey - Peintures de Rachid Koraïchi, ACTES SUD JUNIOR, 2007 (édition bilingue)