dimanche 20 décembre 2015

Vert, c'est en vert que je t'aime

Federico Garcia Lorca a dédié ce poème à ses deux amis Fernando de los Rios et son épouse Gloria Giner.

A Catherine, pour 41 années (moins un jour) de lune gitane... et pour les années à venir...

ROMANCE SONAMBULO

Verde que te quiero verde.
Verde viento. Verdes ramas.
El barco sobre la mar
y el caballo en la montaña.
Con la sombra en la cintura
ella sueña en su baranda,
verde carne, pelo verde,
con ojos de fría plata.
Verde que te quiero verde.
Bajo la luna gitana,
las cosas le están mirando
y ella no puede mirarlas.
Verde que te quiero verde.
Grandes estrellas de escarcha,
vienen con el pez de sombra
que abre el camino del alba.
La higuera frota su viento
con la lija de sus ramas,
y el monte, gato garduño,
eriza sus pitas agrias.
¿Pero quién vendrá? ¿Y por dónde...?
Ella sigue en su baranda,
verde carne, pelo verde,
soñando en la mar amarga.

Compadre, quiero cambiar
mi caballo por su casa,
mi montura por su espejo,
mi cuchillo por su manta.
Compadre, vengo sangrando,
desde los montes de Cabra.
Si yo pudiera, mocito,
ese trato se cerraba.
Pero yo ya no soy yo,
ni mi casa es ya mi casa.
Compadre, quiero morir
decentemente en mi cama.
De acero, si puede ser,
con las sábanas de holanda.
¿No ves la herida que tengo
desde el pecho a la garganta?
Trescientas rosas morenas
lleva tu pechera blanca.
Tu sangre rezuma y huele
alrededor de tu faja.
Pero yo ya no soy yo,
ni mi casa es ya mi casa.
Dejadme subir al menos
hasta las altas barandas,
dejadme subir, dejadme,
hasta las verdes barandas.
Barandales de la luna
por donde retumba el agua.

Ya suben los dos compadres
hacia las altas barandas.
Dejando un rastro de sangre.
Dejando un rastro de lágrimas.
Temblaban en los tejados
farolillos de hojalata.
Mil panderos de cristal,
herían la madrugada.

Verde que te quiero verde,
verde viento, verdes ramas.
Los dos compadres subieron.
El largo viento, dejaba
en la boca un raro gusto
de hiel, de menta y de albahaca.
¡Compadre! ¿Dónde está, dime?
¿Dónde está mi niña amarga?
¡Cuántas veces te esperó!
¡Cuántas veces te esperara,
ara fresca, negro pelo,
en esta verde baranda!

Sobre el rostro del aljibe
se mecía la gitana.
Verde carne, pelo verde,
con ojos de fría plata.
Un carámbano de luna
la sostiene sobre el agua.
La noche su puso íntima
como una pequeña plaza.
Guardias civiles borrachos,
en la puerta golpeaban.
Verde que te quiero verde.
Verde viento. Verdes ramas.
El barco sobre la mar.
Y el caballo en la montaña.

Federico García Lorca, Romance sonámbulo, extrait de Romancero gitano
Fernando de los Rios fut professeur, socialiste et républicain.  Il mérite d'être connu : http://www.islabahia.com/Biografias/Arias/FernandodelosRios.asp






Vert c'est en vert que je t'aime
Vert le vent, vertes les branches.
Le bateau sur la mer
Et le cheval dans la montagne.
Avec une ceinture d'ombre
Elle rêve sur son balcon,
chair verte et cheveux verts,
Avec des yeux d'argent froid.
Vert c'est en vert que je t'aime.
Sous la lune gitane,
Les choses la regardent
Et elle ne peut les regarder.
Vert c'est en vert que je t'aime
De grandes étoiles de givre
Viennent avec le poisson d'ombre
Qui ouvre le chemin de l'aube.
Le figuier frictionne le vent
Avec la peau rugueuse de ses branches
Et le maquis, rusé compère
Hérisse ses agaves aigres
Mais qui viendra ? Et par où... ?
Elle reste sur son balcon
chair verte et cheveux verts
 Rêvant à la mer amère.

Compère, je veux changer
Mon cheval pour sa maison
 ma monture pour son miroir
Mon couteau pour sa couverture.
Compère, je saigne
Depuis les monts de Cabra.
Si j'avais pu, petit,
Le marché serait conclu.
Mais je ne suis déjà plus moi
Et ma maison n'est plus ma maison. Compère, je veux mourir
Dignement dans mon lit.
D'acier si c'est possible
Avec des draps de hollande.
Ne vois-tu pas ma blessure
De la poitrine à la gorge?
Trois cents roses brunes
Ornent ton plastron blanc.
Ton sang suinte et exhale
autour de ta ceinture.
Mais je ne suis plus moi
Et ma maison n'est plus ma maison. Laissez-moi au moins monter
Jusqu'aux plus hautes balustrades.
Laissez-moi monter, laissez-moi,
Jusqu'aux vertes balustrades.
Balustrades de la lune
Par où retentit l'eau.

Déjà les deux compères montent
Jusqu'aux hautes balustrades.
Laissant une trainée de sang
Laissant une trainée de larmes.
Tremblaient sur les toits
Les lanternes de fer-blanc.
Mille tambours de cristal
Annonçaient l'aube.

Vert c'est en vert que je t'aime
Vert le vent, vertes les branches.
Les deux compères montèrent
Le grand vent laissait
Dans la bouche un goût étrange
De fiel, de menthe et de basilic.
Compère! Où est-elle, dis-moi ?
Où est ma petite femme amère ?
Combien de fois t'a t-elle attendu ?
Combien de fois t'attendra t-elle ?
Visage frais, cheveux noirs,
à cette verte balustrade!

Dans le reflet de la citerne
La gitane se balançait.
chair verte, cheveux verts,
Avec des yeux d'argent froid.
Une chandelle de glace de lune
La maintient sur l'eau.
La nuit s'est faite intime
comme une petite placette.
Des Gardes civils ivres
Frappaient à la porte.
Vert c'est en vert que je t'aime
Vert le vent. Vertes les branches
Le bateau sur la mer
Et le cheval dans la montagne

Trad FD




dimanche 13 décembre 2015

Quand Ferrat chante Aragon qui parle de Neruda...


Je vais dire la légende
De celui qui s'est enfui
Et fait les oiseaux des Andes
Se taire au cœoeur de la nuit

Le ciel était de velours
Incompréhensiblement
Le soir tombe et les beaux jours
Meurent on ne sait comment

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l'injustice rebelle
Paris ou Santiago

Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Sous le fouet de la famine
Terre terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan

Pays double où peuvent vivre
Des lièvres et des pumas
Triste et beau comme le cuivre
Au désert d'Atacama

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Avec tes forêts de hêtres
Tes myrtes méridionaux
O mon pays de salpêtre
D'arsenic et de guano

Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l'aigle des Yankees

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Absent et présent ensemble
Invisible mais trahi
Neruda que tu ressembles
À ton malheureux pays

Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
Silencieux solitaire
Et dans la foule chantant

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

dimanche 6 décembre 2015

Nous-mêmes derrière nous-mêmes, cachés


Poésies complètes



Emily Dickinson (1830 - 1886) occupe une des places de choix dans toute l'histoire de la poésie américaine. Rien pourtant ne l'y prédisposait. Elle a passé sa vie sans guère s'éloigner de sa maison familiale. Elle n'a pas souhaité publier ses poèmes, en dehors d'une poignée, préférant les envoyer à ses ami(e)s, et c'est à sa mort que sa soeur a retrouvé ses carnets de poésie avec un ensemble de près de 1800 poèmes.
Voici un poème dans lesquels je retrouve bien et son style et ce qu'elle a laissé entrevoir de son monde et de sa personnalité.







Point n’est besoin d’être une Chambre – pour être Hanté –
Point n’est besoin d’être une Maison –
Le Cerveau a des Couloirs – qui surpassent
L’Espace matériel –

Bien moins dangereuse, la rencontre à minuit
D’un Fantôme extérieur
Que la confrontation avec celui qu’on a à l’intérieur –
Invité plus glaçant-

Bien moins dangereux, de traverser une Abbaye au galop,
Poursuivi par les Pierres –
Que désarmé, de se rencontrer soi-même –
Dans un Lieu solitaire –

Nous-mêmes derrière nous- mêmes, cachés –
Devrions tressaillir plus fort –
Un Assassin dissimulé dans notre Appartement
Est infiniment moins horrifiant –

Le Corps – emprunte un Revolver –
Et verrouille la Porte –
Sans prêter attention à un spectre supérieur –
Ou Pire encore –

Trad. F. Delphy

One need not be a Chamber—to be Haunted—
One need not be a House—
The Brain has Corridors—surpassing
Material Place—
Far safer, of a Midnight Meeting
External Ghost
Than its interior Confronting—
That Cooler Host.
Far safer, through an Abbey gallop,
The Stones a'chase—
Than Unarmed, one's a'self encounter—
In lonesome Place—
Ourself behind ourself, concealed—
Should startle most—
Assassin hid in our Apartment
Be Horror's least.
The Body—borrows a Revolver—
He bolts the Door—
O'erlooking a superior spectre—
Or More—

Complete poems, 1924
Part Four : Time and Eternity - LXIX

dimanche 29 novembre 2015

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi


Aimé Césaire




Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,
car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie
que nous n’avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais
l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer
et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Aimé Césaire : Extrait du Cahier d’un retour au pays natal

dimanche 22 novembre 2015

Toute guerre est une "nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit"...



Tant de haine, tant de bêtise (suite)...

Bêtise de la guerre

Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
Berceuse du chaos où le néant oscille,
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
Toute pleine du bruit furieux des clairons,
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
Où flotte une clarté plus noire que la nuit,
Folle immense, de vent et de foudres armée,
A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
Si tes écroulements reconstruisent le mal,
Si pour le bestial tu chasses l’animal,
Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

Victor Hugo

dimanche 15 novembre 2015

J'ai rêvé d'un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir...

Nous sommes tous sous le choc, immensément tristes pour toutes les victimes et leurs familles, et plus que jamais attentifs à notre devise de "fraternité". 
Mais que penser de tant de haine et de tant de bêtise! 
Aragon nous a légué cette transfiguration du malheur.

J’ai rêvé d’un pays, c’était dans une autre vie.
J’ai rêvé d’un pays où il avait fait grand vent, c’était dans un autre monde.
J’ai rêvé d’un pays où le malheur était devenu si fort, si grand, si noir et c’était comme un arbre immense entre le soleil et les gens,
et c’était à la fin d’une guerre et les champs étaient obscurs de vautours et l’air empuanti d’hommes et de chevaux morts.
J’ai rêvé d’un pays où les enfants et les femmes aidèrent les bûcherons à abattre le malheur.
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et toutes les nuits de ma jeunesse et toutes les nuits de mon corps mûr.
Je n’ai plus eu jamais autre songe, autre musique, autre tête tournée.
J’entrais dans ce pays où l’œil se ferme et les gens étaient las du travail d’un long jour…….
J’y ai rêvé une fois, j’y ai rêvé une seconde et je n’ai plus compté combien de fois, combien de fois
le désordre des choses renversées, tout le pays couvert de branches brisées et tout le peuple devait à la fois faire bûcher du bois mort et se défendre contre les bêtes sorties de leur bauge, la peste, l’incendie, les pillards accourus sur des bateaux étrangers, la famine ... 
 J’ai rêvé d’un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l’avenir. J’ai rêvé d’un pays où toute chose de souffrance avait droit à la cicatrice,
un pays qui riait comme le soleil à travers la pluie et se refaisait, avec des bouts de bois, le bonheur d’une chaise, avec des mots merveilleux, la dignité de vivre, un pays de fond en comble.
Et comme il était riche d’être pauvre
et comme ils trouvaient pauvres les gens d’ailleurs couverts d’argent et d’or. C’était le temps où je parcourais cette apocalypse à l’envers et tout manquait à l’existence.
Ah, qui dira le prix d’un clou.
Mais c’étaient les chantiers de ce qui va venir, et qu’au rabot les copeaux étaient blancs et douce au pied la boue et plus forte que le vent la chanson d’homme à la lèvre gercée
 J’ai rêvé d’un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d’aimer, à l’amère douceur d’aimer…
Louis Aragon, La mise à mort
Arrangements et accompagnement : R. Boutilliers
Récitant : FD
Extrait du spectacle (dir. B. Quemener) "J'ai rêvé d'un pays..." donné le 20 mai 2000 à Capellia (La Chapelle sur Erdre, 44).

dimanche 8 novembre 2015

Au bout de la vue se trouve l'écoute

YU Jian (于坚) est un poète chinois contemporain. Il est né en 1954 à Kunming dans la province du Yunnan. Sa poésie est plutôt "visuelle". Il faut dire que, tout jeune, il a développé une pneumonie dont le traitement a endommagé son audition. On comprend pourquoi il a pu écrire ceci : «Quand j’étais enfant, pendant la Révolution culturelle, les adultes me disaient : “écoute ce que disent les hauts-parleurs”. Mais je ne voulais pas écouter, je voulais voir ce qui se passait réellement. Alors j’ai observé. Au bout de la vue se trouve l’écoute.»
Le poème présenté ici illustre bien cette approche.

我看见一朵玫瑰
就是说
我看见一朵玫瑰
在它的枝上
我看见一朵玫瑰
就是说
那不是一个姑娘
在她的闺房里
这是完全不同的
两种看法
当你看见一朵玫瑰
你看见的就是一朵玫瑰
当你看见一位姑娘
你看见的是
两只圆滚滚的乳房
或者同样令人激动脖子
只有中文系毕业的眼睛
才会对乳房视而不见
才会对少女的脖子视而不见
才会把夏日大街上的姑娘啊
看成一朵有刺玫瑰


Je vois une rose
Cela veut dire
Que je vois une rose
Sur sa tige
Je vois une rose
Cela veut dire
Que ce n'est pas une demoiselle
Dans son boudoir
Ce sont deux choses
Complètement différentes
Quand tu vois une rose
Ce que tu vois c'est une rose
Quand tu vois une demoiselle
Ce que tu vois
Ce sont deux seins tout ronds
Ou alors un cou, tout aussi tentant
Il n'y a que les yeux d'un agrégé de lettres
Pour regarder sans le voir un sein
Pour regarder sans le voir le cou d'une demoiselle
Pour prendre une jeune fille, dans la rue, un jour d'été
Pour une rose et ses épines


Sur la poésie de Yu Jian :
http://www.chine-nouvelle.com/forum/read.html?q=6%2C132198
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2011/03/yu-jian.html

dimanche 1 novembre 2015

Chanson de la vie profonde

Pour clôturer la phase colombienne et pour marquer le retour en France après deux semaines de mission, je vous présente :
 

Porfirio Barba Jacob (1883 - 1942), de son vrai nom Miguel Ángel Osorio Benítez,  est un poète colombien. Il a collaboré à de nombreuses revues et journaux littéraires. Il a passé sa vie à voyager, allant d'un pays à l'autre, parfois volontairement, parfois parce qu'il était expulsé. Il a fini sa vie au Mexique. Chanson de la vie profonde est sans doute son poème le plus connu, mais bien difficile à traduire!

CHANSON DE LA VIE PROFONDE

Il y a des jours où nous sommes si mobiles, si mobiles,
comme des brindilles légères au vent et au hasard.

La gloire nous sourit peut-être sous un autre ciel.
La vie est claire, ondoyante, et ouverte comme une mer.

Et il y a des jours où nous sommes si fertiles, si fertiles,
comme la campagne en avril, qui frémit de passion :
sous l'influence bienveillante de pluies spirituelles,
l'âme fait germer des forêts d'illusion.

Il y a des jours où nous sommes si sordides, si sordides,
comme les entrailles obscures d'une pierre dure et sombre :
la nuit nous surprend, avec ses lumières abondantes, 

comme des monnaies rutilantes pour évaluer le Bien et le Mal.

Et il y a des jours où nous sommes si placides, si placides
-enfance dans le crépuscule! lagunes de saphir!-
qu'un vers, une trille, une montagne, un oiseau qui vole ça et là,
et même nos propres peines nous font sourire.

Il y a des jours où nous sommes si lubriques, si lubriques,
que la femme nous offre en vain sa chair :
après avoir enserré sa taille et caressé un sein,
la rondeur d'un fruit suffit à nous faire trembler d'émotion.

Il y a des jours où nous sommes si lugubres, si lugubres,
comme dans les nuits lugubres les larmes des pins.

L'âme gémit alors sous la douleur du monde,
et Dieu lui-même ne peut nous consoler.


Il y a encore plus : Oh Terre! un jour ... un jour ... un jour...
où nous levons l'ancre pour ne jamais revenir,
un jour où soufflent des vents inéluctables,
un jour où personne ne peut nous retenir!


trad. FD

CANCIÓN DE LA VIDA PROFUNDA

Hay días en que somos tan móviles, tan móviles,
como las leves briznas al viento y al azar...
Tal vez bajo otro cielo la Gloria nos sonría...
La vida es clara, undívaga, y abierta como un mar...


Y hay días en que somos tan fértiles, tan fértiles,
como en Abril el campo, que tiembla de pasión;
bajo el influjo próvido de espirituales lluvias,
el alma está brotando florestas de ilusión.


Y hay días en que somos tan sórdidos, tan sórdidos,
como la entraña obscura de obscuro pedernal;
la noche nos sorprende, con sus profusas lámparas,
en rútilas monedas tasando el Bien y el Mal.


Y hay días en que somos tan plácidos, tan plácidos...
-¡niñez en el crepúsculo! ¡lagunas de zafir!-
que un verso, un trino, un monte, un pájaro que cruza,
¡y hasta las propias penas! nos hacen sonreír...


Y hay días en que somos tan lúbricos, tan lúbricos,
que nos depara en vano su carne la mujer;

tras de ceñir un talle y acariciar un seno,
la redondez de un fruto nos vuelve a estremecer.

Y hay días en que somos tan lúgubres, tan lúgubres,
como en las noches lúgubres el llanto del pinar:
el alma gime entonces bajo el dolor del mundo,
y acaso ni Dios mismo nos pueda consolar.

Mas hay también ¡oh Tierra! un día... un día... un día
en que levamos anclas para jamás volver;
un día en que discurren vientos ineluctables...
¡Un día en que ya nadie nos puede retener!

dimanche 25 octobre 2015

L'oubli que nous serons





Pendant que la mission se poursuit en Colombie, je souhaite vous faire part d'un très beau livre sur ce pays, sur son histoire récente, sur la vie quotidienne au milieu de la violence des années 80, sur la paternité, sur un homme et un destin qui ne laissent pas indifférent. 

Hector ABAD, "L'oubli que nous serons" trad. Albert Bensoussan, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 2010

L'oubli que nous serons"L'Oubli que nous serons est à la fois le récit d'un crime, la biographie d'un homme, la chronique d'une famille et l'histoire d'un pays. L'homme est un médecin colombien engagé dans le combat contre la misère et l'ignorance. Le docteur Héctor Abad Gômez enseigne à l'Université de Medellin et travaille dans les quartiers populaires de la ville. Eduqué dans la tradition des Lumières, ce libre penseur croit à la possibilité de changer la vie de ses semblables et de bâtir, grâce à la science, un avenir meilleur. Le portrait de ce père d'exception est dépeint par Abad avec une admiration et un amour tout aussi exceptionnels. Le pays est, bien entendu, la Colombie des années 1980 : une société déchirée par la violence et la guerre sans merci que se livrent les paramilitaires, l'armée, les guérilleros et le narcotrafic. L'Oubli que nous serons donne des éléments pour comprendre la genèse de cette situation, car il nous offre une fresque de l'histoire colombienne récente, ou plutôt, une chronique intime de cette histoire à travers le quotidien de la famille Abad. A travers ce dosage équilibré entre histoire publique et chronique privée, le lecteur a l'impression de découvrir les événements qui ont marqué l'histoire colombienne récente, mais de l'intérieur, tel qu'ils ont été vécus par les Colombiens. Enfin, L'Oubli que nous serons est le récit d'un crime : l'assassinat d'un juste, d'un défenseur des droits de l'homme qui n'a pas cédé à la peur ni à la menace des armes. Les pages dans lesquelles Abad raconte les derniers jours de la vie de son père et la scène de l'assassinat sont plus qu'émouvantes : elles sont d'un courage et d'une beauté extraordinaires. En effet, tout au long de ce livre, Abad peut être drôle, amusant, ou émouvant, mais ce qu'il nous raconte porte en lui une exigence de vérité qui soutient le récit, car il s'agit de narrer, de décrire, sans rien cacher de sa douleur, l'assassinat de son père, « L'oubli que nous serons » est d'ailleurs un vers d'un poème de Borges retrouvé sur le corps".

http://www.ombres-blanches.fr/litterature-traduite/litterature-espagnole/livre/l-oubli-que-nous-serons/hector-abad/9782070126026.html

dimanche 18 octobre 2015

Personne ne se souviendra de toi de par tes idées secrètes.

Un petit souvenir de Colombie où trois nantais, un bayonnais et un argentin sont en mission avec le programme Lascaux pour y parler de sécurité alimentaire, de droit des peuples indigènes, de droit économique international et des différentes manières d'ajuster l'exploitation des ressources naturelles et les besoins sociaux fondamentaux... 
Il n'est pas besoin de présenter Gabriel Garcia Marquez (1927 - 2014), l'un des colombiens les plus connus. Voici la lettre d'adieu qu'il écrivit à ses amis...

«Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m’offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. Il est fort probable que je ne dirais pas tout ce que je pense, mais je penserais en définitive tout ce que je dis. J’accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu’elles valent, mais pour ce qu’elles signifient.
Je dormirais peu, je rêverais plus, j’entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière.
Je marcherais quand les autres se détendent, je me réveillerais quand les autres dorment. J’écouterais lorsque les autres parlent et… combien je savourerais une bonne glace au chocolat.
Si Dieu me faisait présent d’un bout de vie, je me vêtirais simplement, m’étalerais à plat ventre au soleil, en laissant non seulement mon corps à découvert, mais aussi mon âme.
Bon Dieu, si j’avais un cœur, j’écrirais ma haine sur la glace et attendrais que le soleil se lève. Dans un rêve de Van Gogh, je peindrais sur les étoiles un poème de Benedetti et une chanson de Serrat serait la sérénade que je dédierais à la lune. J’arroserais de mes larmes les roses, afin de sentir la douleur de leurs épines et le baiser de leurs pétales.
Bon Dieu, si j’avais un bout de vie… Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime. Je persuaderais toute femme ou homme qu’ils sont mes préférés et vivrais amoureux de l’amour. Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l’erreur de penser qu’ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu’ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j’apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l’oubli.
J’ai appris tellement de choses de vous autres, les humains… J’ai appris que tout le monde voulait vivre dans le sommet de la montagne, sans savoir que le vrai bonheur est dans la façon d’escalader. J’ai appris que lorsqu’un nouveau-né serre avec son petit poing, pour la première fois le doigt de son père, il l’a attrapé pour toujours.
J’ai appris qu’un homme a le droit de regarder un autre d’en haut seulement lorsqu’il va l’aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses.
Si je savais qu’aujourd’hui c’est la dernière fois où je te vois dormir, je t’embrasserais si fort et prierais le Seigneur pour pouvoir être le gardien de ton âme. Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais « je t’aime » et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà.
Il y a toujours un lendemain et la vie nous donne une deuxième chance pour bien faire les choses, mais si jamais je me trompe et aujourd’hui c’est tout ce qui nous reste, je voudrais te dire combien je t’aime, et que je ne t’oublierai jamais. Le demain n’est garanti pour personne, vieux ou jeune.
Aujourd’hui est peut être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n’attends plus, fais-le aujourd’hui, car si demain n’arrive guère, sûrement tu regretteras le jour où tu n’as pas pris le temps d’un sourire, une étreinte, un baiser et que tu étais très occupé pour leur accorder un dernier vœu.
Maintiens ceux que tu aimes près de toi, dis leur à l’oreille combien tu as besoin d’eux, aimes-les et traite les bien, prends le temps de leur dire « je suis désolé », « pardonnez-moi », « s’il vous plait », « merci » et tous les mots d’amour que tu connais.
Personne ne se souviendra de toi de par tes idées secrètes. Demande au Seigneur la force et le savoir pour les exprimer. Prouves à tes amis et êtres chers combien ils comptent et sont importants pour toi. Il y a tellement de choses que j’ai pu apprendre de vous autres…Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l’on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort».

dimanche 11 octobre 2015

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps

Pierre Reverdy (1889 - 1960) est un poète singulier. Il a été associé au cubisme et aux débuts du surréalisme. Il passera les 30 dernières années de sa vie à Solesmes, dans une sorte de retraite mystique qu'il qualifiera lui-même de "pas de recul devant la vie". C'est dans les premières années de cette retraite qu'il écrira un recueil, "Source du vent", dans lequel on trouve le poème "Chemin tournant".

Chemin tournant

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l'eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d'orgue dans les sentiers
Le navire du coeur qui tangue
Tous les désastres du métier Quand les feux du désert s'éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme
des brins d'herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu'un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
A travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l'horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s'est passé au monde
Et cette fête
Où j'ai perdu mon temps

Pierre Reverdy / Source du Vent (NRF) / 1929

dimanche 4 octobre 2015

Un aller simple sur la mer...

Solo Andata est un poème de Erri de Luca, ouvrier, poète, écrivain, traducteur italien. Cet "Aller simple" est un hommage à tous les migrants de la terre.
On peut voir sur ce poème le film réalisé par Alessandro Gassmann, musique de Daniele and Mauro Durante, produit par OH!PEN Italia : clip Solo andata

Solo Andata

Nous sommes les innombrables, redoublés à chaque case d'échiquier,
Nous pavons de squelettes votre mer pour marcher dessus;

Vous ne pouvez nous compter, une fois comptés nous augmentons
fìls de l'horizon, qui nous déverse à seaux.

Aucune police ne peut nous opprimer
plus que nous n'avons déjà été blessés.

Nous serons vos serviteurs, les enfants que vous ne faites pas,
nos vies seront vos livres d'aventures.

Nous apportons Homère et Dante, l'aveugle et le pèlerin,
l'odeur que vous avez perdue, l'égalité que vous avez soumise.

De toute distance nous arriverons, à millions de pas,
nous sommes les pieds et nous soutenons votre poids.

Nous déblayons la neige, nous lissons les prés,
nous battons les tapis, nous recueillons la tomate et l’insulte.

Nous sommes les pieds et nous connaissons le sol pas à pas,
nous sommes le rouge et le noir de la terre,

Un outremer de sandales défoncées,
le pollen et la poussière dans le vent de ce soir.

L'un de nous a dit au nom de tous:
 “Vous ne vous débarrasserez pas de moi.

D'accord, je meurs,
mais dans trois jours je ressuscite et je reviens».

Source : page facebook de Erri de Luca

Solo Andata

 Siamo gli innumerevoli, raddoppia ogni casella di scacchiera
lastrichiamo di corpi il vostro mare per camminarci sopra.

Non potete contarci, se contati aumentiamo
figli dell'orizzonte che ci rovescia a sacco.

Nessuna polizia può farci prepotenza
più di quanto già siamo stati offesi.

Faremo i servi, i figli che non fate,
le nostre vite saranno i vostri libri di avventura.

Portiamo Omero e Dante, il cieco e il pellegrino,
l'odore che perdeste, l'uguaglianza che avete sottomesso.

Da qualunque distanza arriveremo, a milioni di passi
noi siamo i piedi e vi reggiamo il peso.

Spaliamo neve, pettiniamo prati,
battiamo tappeti, raccogliamo il pomodoro e l'insulto,

Noi siamo i piedi e conosciamo il suolo passo a passo.
noi siamo il rosso e il nero della terra,

Un oltremare di sandali sfondati,
il polline e la polvere nel vento di stasera.

Uno di noi, a nome di tutti, ha detto:
“Non vi sbarazzerete di me.

Va bene, muoio,
ma in tre giorni resuscito e ritorno”.

dimanche 27 septembre 2015

Et nous pourrons nous libérer...


L'Estaca ("Le pieu") est un chant traditionnel catalan composé par Lluis Llach en 1968 durant la dictature de Franco. C'est un appel à l'unité pour rejeter l'oppression et retrouver la liberté. En hommage à la Catalogne, en ce 27 septembre 2015 (on peut relire à cette occasion le billet publié le 9 novembre 2014).

L'ESTACA
L'avi Siset em parlava
De bon mati al portal
Mentre el sol esperàvem
I els carros vèiem passar.
Siset, que no veus l'estaca
On estem tots lligats ?
Si no podem desfer-nos-en
Mai no podem caminar !
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.
Però, Siset, fa molt temps ja :
Les mans se'm van escorxant,
I quan la força se me'n va 
Ella és més ampla i més gran.
Ben cert sé que està podrida
Però és que, Siset, pesa tant
Que a cops la força m'oblida.
Torna'm a dir el teu cant :
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.
L'avi Siset ja no diu res,
Mal vent que l'emporta
Ell qui sap cap a quin indret
I jo sota el portal
I mentre passen els nous vailets
Estiro el coll per cantar
El darrer cant d'en Siset,
El darrer eue em va ensenyar.
Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l'estires fort per aqui
I jo l'estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem aliberar.

 







LE PIEU

Grand-père Siset en parlait ainsi
De bon matin sous le porche
Tandis qu’attendant le soleil
On regardait passer les chariots.
Siset, ne vois tu pas le pieu
Où nous sommes tous ligotés ?
Si nous ne pouvons nous en défaire
Jamais nous ne pourrons avancer !
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà.
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là 
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera 
Et nous pourrons nous libérer
Mais Siset ça fait longtemps déjà  :
Mes mains à vifs sont écorchées,
Et alors que mes forces me quittent
Il est plus large et plus haut.
Bien sûr, je sais qu’il est pourri
Mais aussi Siset, il est si lourd
Que parfois les forces me manquent. Rechante moi ta chanson :
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà. 
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là,
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera 
Et nous pourrons nous libérer. 
Grand-père Siset ne dis plus rien,
Un mauvais vent l’a emporté
Lui seul sait vers quel lieu
Et moi je reste sous le porche.
Et quand passent d’autres valets
Je lève la tête pour chanter
Le dernier chant de Siset,
Le dernier qu’il m’a appris.
Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps,
C’est sûr qu’il tombera, tombera, 
tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà.
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là,
C’est sûr il tombera, tombera, 
tombera
Et nous pourrons nous libérer.

mardi 22 septembre 2015

Grèce, t'obstineras-tu ?

Aris Alexandrou (1922 - 1978) est un poète et l'auteur d'un unique roman - "La caisse" - qui n'est pas sans évoquer la situation de la Grèce d'aujourd'hui. Quant au poème présenté ici, il a la même actualité en ce jour d'élections peut-être déterminantes de l'avenir du pays. Grèce, t'obstineras-tu ?
Voir : http://www.sitaudis.fr/Celebrations/aris-alexandrou.php

TU T’OBSTINERAS 

Aussi haut puisses-tu monter, ici tu resteras.
Tu trébucheras et tu tomberas ici dans les décombres
à tracer des lignes
ici tu t’obstineras sans contrainte
sans jamais te réfugier dans une commode détresse
jamais dans le mépris
et même si ont la force aujourd’hui ceux qui bâtissent la dévastation
et même si tu vois des colonnes d’hommes partir en rang vers la menuiserie
accepter fièrement
leur chantournement
et se placer dans de strictes cases
comme des pions.
Toi, tu t’obstineras comme si tu mesurais le temps par la succession des pétrifications
comme si tu étais sûr qu’un jour viendra
où les gendarmes et les vigiles tomberont l’uniforme.
Ici dans les décombres ensemencées de sel
que tu le veuilles ou non, tu avanceras
en calculant l’inclinaison à donner aux niveaux
tu t’obstineras, sciant seul les pierres
que tu le veuilles ou non, il te faut acquérir ton propre espace.


Aris Alexandrou, Voies sans détour,  YpSilon, 2014 (édition bilingue).
Traduit du grec par Pascal Neveu.

dimanche 13 septembre 2015

J'aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur coeur se balancer...

Grand merci à Catherine pour m'avoir fait découvrir cette chanson d'Anne Sylvestre. Serez-vous touchés par elle comme je l'ai été ?
En voici le texte, suivi par deux interprétations de la chanson : l'une par Anne Sylvestre et l'autre par le trio magique Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et Albin de la Simone.
Mais la chanson est aussi chantée par Carré de Dames, groupe de 4 femmes, dont Anne Sylvestre (Voir ici la présentation de ce groupe)

J'aime les gens qui doutent,
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer.
J'aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer.

J'aime les gens qui tremblent
Que parfois ils ne semblent
Capables de juger.
J'aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté.

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons.

J'aime ceux qui paniquent,
Ceux qui sont pas logiques,
Enfin, pas comme il faut,
Ceux qui, avec leurs chaînes,
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot,
Ceux qui n'auront pas honte
De n'être au bout du compte
Que des ratés du cœur
Pour n'avoir pas su dire
"Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur"

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui n'osent
S'approprier les choses
Encore moins les gens,
Ceux qui veulent bien n'être
Qu'une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants.
Ceux qui sans oriflamme,
Les daltoniens de l'âme,
Ignorent les couleurs,
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l'Histoire
Leur rende les honneurs.

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons.

J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps,
Et qu'on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps,
Qu'on leur dise que l'âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu'on les remercie
Qu'on leur dise, qu’on leur crie
"Merci d'avoir vécu,
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu'elles ont pu".

 
J. Cherhal, V. Delerm, A. de la Simone


dimanche 6 septembre 2015

Mes larmes sont bleues tant j'ai regardé le ciel et pleuré



De nouveau un poète syrien, en hommage à un peuple martyr : Mohammad Al-Maghout (1934-2006), poète à l'esprit libre et indépendant et qui l'a payé par la prison et l'exil. Il était le mari de
Hala Mohammad (voir le billet du dimanche 2 août).

Mes larmes sont bleues
tant j'ai regardé le ciel et pleuré
Mes larmes sont jaunes
tant j'ai rêvé des épis d'or
et pleuré

Que les chefs partent à la guerre
les amants aux forêts
les savants aux laboratoires

Quant à moi
je vais chercher un chapelet et une chaise ancienne
pour redevenir tel que j'étais
vieux chambellan à la porte de la tristesse
puisque tous les livres, les constitutions et les religions
assurent que je ne mourrai
qu'affamé ou prisonnier

Le blocus, in Anthologie de poésie arabe contemporaine. Poèmes choisis par Farouk Mardam-Bey - Peintures de Rachid Koraïchi, ACTES SUD JUNIOR, 2007 (édition bilingue)

dimanche 30 août 2015

A Nanael, mon ange gardien

Une nuit, entendant comme un bruit de vent alors que, dormant fenêtre grande ouverte sur des bambous et un rhododendron, les feuilles étaient immobiles, je me suis demandé, je ne sais plus par quels chemins tordus, si j'avais un ange gardien. Peut-être y a t-il eu l'influence du souvenir d'une poétesse québécoise, Anne Hébert (1916 - 2000), qui a écrit un poème intitulé "l'ange gardien" et dont le fonds d'archives est conservé à Montréal, à la Bibliothèque Nationale du Québec que je fréquente à chaque voyage par là-bas.

A partir de là, je me suis demandé si j'avais un ange gardien, qui il était et ce qu'il avait à dire.

Voici d'abord le poème de Anne Hébert, puis la réponse de mon ange.
 

L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.

Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.

Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre

Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.


Hébert, Anne, « Lange gardien», dans Œuvre poétique, Montréal, Boréal, 1992.

Mon ange gardien s'appelle Nanael (ou Nanaël). Je ne l'ai pas choisi. C'est le mien comme celui de celles et ceux qui sont né(e)s entre le 13 et le 16 décembre. Nanael est le 53ème sur les 72 qui composent la hiérarchie des anges gardiens dans la tradition de la Kabbale. Chaque personne a donc un ange gardien déterminé par la date de naissance : Voir ici

La tradition chrétienne leur fait une place significative, même si elle n'est pas très claire : Voir ici

Voici ce que mon ange gardien dit de ses protégé(e)s, né(e)s entre le 13 et le 16 décembre: 

Site internet n° 1 : Voir ici

  • Communication spirituelle
  • Inspire à la méditation
  • Connaissance des sciences abstraites, de la philosophie
  • S’intéresse à la vie spirituelle et à l’enseignement
  • Fasciné par la contemplation des Mondes Supérieurs
  • Mysticisme
  • Aime la solitude et les états méditatifs
  • Facilite la communication avec le Divin 

Site internet n° 2 : Voir ici

"Ce Génie domine sur les hautes sciences; il influe sur les ecclésiastiques, les professeurs, les magistrats, et les hommes de loi.  La personne qui est née sous cette influence aura l'humeur mélancolique; elle aimera la vie privée, le repos et la méditation; elle se distinguera par ses connaissances dans les sciences abstraites."
 A dire vrai, c'est assez bien vu, toutefois à l'exception des défauts et des distorsions qui vont avec et que je ne reproduis pas ici.

 

L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe
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L’ange gardien

L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.
Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.
Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre
Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.
Hébert, Anne, « Lange gardien», dans Œuvre poétique, Montréal, Boréal, 1992.
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L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe
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L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.
Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.
Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre
Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.
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L’ange gardien

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L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.
Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.
Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre
Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.
Hébert, Anne, « Lange gardien», dans Œuvre poétique, Montréal, Boréal, 1992. 
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L’ange gardien

Version imprimable
L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.
Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.
Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre
Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.
Hébert, Anne, « Lange gardien», dans Œuvre poétique, Montréal, Boréal, 1992. 
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